vendredi 1 février 2013

Une TV pour la Bretagne: le Conseil régional au pied du mur

S’il est un projet en Bretagne que l’on pourrait qualifier de « serpent de mer », c’est bien celui de la création d’une véritable télévision couvrant les 5 départements bretons. Constatant les limites des décrochages de France 3 sous le nom de France 3 Bretagne et de France 3 Ouest, la demande s’est faite petit à petit de plus en plus pressante, la comparaison notamment avec les autres pays celtiques soulignant le quasi-désert médiatique breton. Evoqué à moult reprises depuis 30 ans, faisant l’objet de colloques, débats et rencontres à n’en plus finir, d’actions diverses allant de la manifestation au refus de payer la redevance, ce projet d’une télévision pour la Bretagne est resté dans les cartons sans que rien ne se passe pendant des années. Il y eut un frémissement lors de la première campagne de Jean-Yves Le Drian pour les élections régionales de 1998 où l’on crut comprendre que la création d’une telle TV faisait partie de ses intentions.



Un paysage audiovisuel breton fragmenté.
 En 2000, divine surprise, une tv bretonne privée était lancée à Lorient sous la houlette de Patrick Le Lay et de Rozenn Milin et avec le soutien de Jean-Yves Le Drian. Sous l’impulsion de Rozenn Milin, TV Breizh se présente comme une déclinaison bretonne de la chaîne galloise S4C. Après des débuts prometteurs de 2000 à 2003 et ceci malgré les critiques habituelles des râleurs de service, TV Breizh va petit à petit dégénérer en une chaîne à séries sans ancrage breton, du fait de problèmes financiers et de son impossibilité à être diffusée en hertzien. Par ailleurs, des tvs locales se créent à partir de 1987 avec TV Rennes puis Tébéo, Ty Télé, TV Nantes, etc… Des choix différents sont faits par d’autres opérateurs qui se rabattent sur internet comme Armor Tv ou plus tard Brezhoweb.

 Les télévisions locales, LA solution ?
 Face à cette situation, Sylvie Robert, vice-présidente du Conseil régional, décide de privilégier les télévisions privées locales en créant une unité de production régionale regroupant Tébéo, Ty Télé et TV Rennes, financée principalement par le Conseil régional, dans le but de pousser aux co-productions et à la couverture en commun d’évènements ainsi qu’à la création de programmes en langue bretonne. Le résultat est resté très modeste. Ce choix délibéré de Sylvie Robert, devenue depuis présidente de TV Rennes, a eu aussi pour conséquence de mettre sous le boisseau toute discussion sur la création éventuelle d’une TV publique régionale pendant plusieurs années.
Des exemples probants. Et pendant ce temps-là, de nouvelles chaînes apparaissent en Irlande avec TG4 (1996) ou en Ecosse avec BBC Alba (2008) ou bien encore Via Stella (Corse) (2006). Ces différentes créations alimentent les réflexions en Bretagne et apportent des exemples probants pour les tenants de la création d’une TV pour la Bretagne. Curieusement, une partie du petit monde de l’audiovisuel breton semble prendre ombrage de ces exemples et met en avant la diffusion numérique ou le manque de programmes pour expliquer de façon assez tarabiscotée qu’une TV genre BBC Alba ou Via Stella est dépassée et inutile en Bretagne. Argument assez curieux dans la mesure où, si l’on prend BBC Alba, il s’agit d’un concept global comprenant une chaîne TV diffusée gratuitement en hertzien, une chaîne de radio et un site internet.
Ainsi il serait assez étrange que la Bretagne soit la seule région européenne qui n’aurait pas l’utilité d’une chaîne publique diffusant sur l’ensemble de son territoire…… A croire que les intérêts de certains les poussent à refuser ce nouveau media dans la crainte de voir s’amenuiser subventions et marchés publicitaires….. Sans parler bien entendu des jacobins de service plus prompts à mettre en avant les initiatives « locales » qu’un projet véritablement régional.
Enfin, le réveil des politiques ou… de certains politiques. L’état des lieux notamment linguistique devenant de plus en plus sombre, de nouveaux élus de la majorité du Conseil régional, comme Jean-Michel Le Boulanger ou Lena Louarn, appuyés en cela par les élus UDB comme Christian Guyonvarc’h (voir à ce sujet, le numéro de décembre 2012 du « Peuple Breton »), constatent l’urgence de mettre en place de nouveaux outils pour éviter, selon la désormais célèbre formule de JM Le Boulanger, que « la Bretagne en 2032 ne se résume à un autocollant sur l’arrière des voitures ». Or parmi ces outils, l’audiovisuel est incontournable tant économiquement que culturellement ou linguistiquement. C’est ainsi que le Conseil régional a émis un vœu, il y a quelques semaines, pour qu’une discussion s’ouvre avec France 3 sur l’éventualité de la mise en place d’une chaîne régionale sur le modèle de Via Stella ; c’est ainsi que sous l’impulsion de Paul Molac, nouveau député de Ploërmel et ancien président du Conseil Culturel de Bretagne, 24 parlementaires des 5 départements bretons ont sollicité la ministre de la culture, Aurore Filipetti, pour la mise en place d’une telle chaîne.

3 options pour le Conseil régional
 Les réflexions et les consultations du monde de l’audiovisuel progressant au sein du Conseil régional, 3 options se présentent désormais pour les élus régionaux (soit dit en passant quelle part la Loire-Atlantique joue-t-elle dans cette réflexion …. ?) :

 - Celle présentée par les télévisions locales privées prônant une coopération renforcée entre elles sous l’appellation de TéléS Bretagne. Grosso-modo, il s’agirait de conforter la collaboration et la co-production entre les télévisions locales en dégageant des plages horaires communes. Pourquoi pas ? Mais le modèle économique des ces chaînes reste très fragile limitant fortement toute ambition. L’unité régionale de production est d’ailleurs entièrement financée par le Conseil régional. En ce qui concerne le contenu, il y a très peu de créations et les quelques programmes en breton sont eux aussi entièrement financés par la Région. Sans parler de l’impact qui reste marginal par rapport à France 3. La Loire-Atlantique est totalement absente de ce projet. En revanche, une collaboration ou une complémentarité avec France 3 est évoquée. Il y a très certainement la place pour un réseau de TVs locales privées en Bretagne mais cela ne répond pas à la demande d’un vrai service public de l’audiovisuel sur les 5 départements. Ce pourrait être en fait un projet complémentaire.

 - Celle présentée par Films en Bretagne axée sur la diffusion internet Cet organisme de promotion de l’audiovisuel en Bretagne propose la création d’un site internet pour la diffusion et la rediffusion de programmes produits par les différentes tvs On peut s’interroger sur la légalité et l’économie de cette proposition : quid des droits ? De plus, les TVs qu’elles soient locales ou France 3, sont en train de développer leur présence sur le net. Par ailleurs aucune place particulière n’est donnée aux langues de Bretagne. Enfin, un tel site ne sera jamais considéré comme une TV par la très grande majorité de la population. Cette option est celle d’un portail ou d’une plateforme numérique qui aurait son utilité mais qui, là non plus, ne répond pas aux besoins d’une tv régionale publique.

- Celle présentée par France 3 Bretagne Il s’agirait de la mise en place d’une Via Stella bretonne sur la TNT avec du contenu produit par France 3 Bretagne et des co-productions avec les TVs locales bretonnes, accompagnée d’une montée en puissance de la présence sur internet. L’outil France 3 est déjà présent et très connu des spectateurs et sa capacité de production est sous-utilisée. Là réside sans doute la meilleure chance de développer une véritable chaîne régionale publique. Se pose bien évidemment la question de son financement : des pistes ont été évoquées notamment dans le courrier de Paul Molac qui a noté que la création d’une chaîne comparable par exemple à BBC Alba coûterait moins cher que le fonctionnement actuel de France 3 Ouest et ne représentait qu’une portion mineure (26 millions d’Euros) sur la totalité de la redevance payée par les Bretons (125 millions d’Euros).Pour être tout à fait précis, selon le document de France 3, le coût de France 3 Bretagne ( et non plus Ouest) serait d’un peu moins de 18 millions d’Euros. A priori, le ministère en charge de l’audiovisuel à Paris est tout sauf enthousiaste à l’idée de rétrocéder une partie du montant de la redevance collectée en Bretagne….. Par ailleurs, France 3 manque de clarté concernant la place des langues de Bretagne dans ce projet, indiquant que ça dépendrait de ce que financerait le Conseil régional, ce qui est difficilement acceptable. Le deal doit être global et le cahier des charges comprendre dès la création une place définie pour les émissions en langues de Bretagne. Sans parler de la question de la Loire-Atlantique qui n’est pas clairement traitée. Enfin et ceci n’est pas le plus petit obstacle, une partie non négligeable des élus régionaux craint que la création d’une telle chaîne ne fasse de l’ombre aux tvs privées locales que le Conseil régional finance par ailleurs. Sans parler de l’hostilité sous-jacente des deux mastodontes de la presse bretonne, Le Télégramme et Ouest-France, qui n’ont guère envie de partager le gâteau publicitaire. Mais c’est sans aucun doute l’option la plus réaliste pour obtenir la TV attendue depuis si longtemps.

D’où la nécessité de se mobiliser le 9 février Rozenn Milin se plaisait à rapporter les propos de Patrick Devedjian, alors ministre ; » les Bretons souhaitent une télévision….. Qu’ils fassent du bruit et ils l’obtiendront ! ». Paris ( la direction de France 3, le ministère de la culture) ne lâchera pas une partie de sa redevance juste pour nous faire plaisir. C’est notre mobilisation sur le sujet qui peut motiver les élus bretons et les pousser à se mouiller pour obtenir, arracher plutôt, cette tv bretonne. Le samedi 9 février, à 15h, se tiendront des manifestations pour une télévision pour la Bretagne devant les locaux de France 3 à Rennes, à Nantes et à Brest . Il est important d’y participer nombreux car France 3 et le Conseil régional doivent comprendre qu’il y a une véritable attente pour un projet ambitieux à la hauteur d’un pays de 4,5 millions d’habitants.

Le Conseil régional est au pied du mur : c’est à lui de faire pression sur le gouvernement pour obtenir cette chaîne. C’est à chacun d’entre nous de lui faire comprendre l’urgence et l’importance de cette création pour l’avenir économique, culturel, linguistique de la Bretagne.

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