jeudi 17 août 2017

« Notre rêve ne mourra jamais », par Alex Salmond. Entretien avec Jacques Yves Le Touze

NHU, 17 août 2017

Entretien avec Jacques Yves Le Touze, spécialiste breton des questions écossaises, à propos de Alex Salmond, ex Premier Ministre d’Écosse et de son dernier ouvrage.

De formation économiste, Alex SALMOND sera Député au Parlement d’Écosse. Puis Premier Ministre d’Écosse de 2007 à 2014. Vice chef du SNP dès 1987, il en prendra la direction en 1990. Enfin il mènera campagne dès 1997 pour la dévolution de l’Écosse.
Alex SALMOND démissionnera de sa responsabilité de Premier Ministre d’Écosse à la suite de l’échec du référendum de 2014 sur l’indépendance de son pays. Sa vice Première Ministre Nicola STURGEON prendra alors la direction de l’Écosse.
Le SNP passera en trente ans de trois Députés à cinquante six, sur les cinquante neuf que compte le Parlement écossais.
Alex SALMOND a récemment écrit « Notre rêve ne mourra jamais – L’Écosse sur la voie de l’indépendance », que vous venez de traduire en français.
 

Jacques Yves Le Touze, tout d’abord, pourquoi avoir ressenti le besoin de traduire en français cet ouvrage de Alex Salmond ?

 

Depuis très longtemps (dès le lycée), je suis intéressé par le monde celtique, celui des nations dites celtiques que l’on retrouve dans les îles britanniques et j’ai toujours pensé que la Bretagne devait s’insérer dans ce monde. Pour de nombreuses raisons, historiques, culturelles, linguistiques, politiques, nous avons tout intérêt à nous rapprocher de nos cousins celtes pour sortir du tête à tête quelque peu mortifère avec Paris. J’ai participé à de nombreuses initiatives en ce sens au fil des ans. A la fin des années 90, je me suis intéressé plus particulièrement à l’Écosse où le mouvement pour l’émancipation nationale prenait de plus en plus d’ampleur. J’ai adhéré au SNP (Scottish National Party) pour simplement voir au début comment ce parti fonctionnait et depuis j’en suis resté membre. Bien évidemment, j’ai suivi avec grand intérêt l’ascension assez fulgurante d’Alex SALMOND passant de leader du SNP au poste de Premier ministre d’Écosse et organisant en 2014 le premier référendum sur l’indépendance écossaise.


Cette évolution remarquable de la vie politique écossaise est assez étonnante et quand Alex SALMOND a publié son livre en anglais rapportant au jour le jour le déroulement des évènements conduisant au référendum, je me suis dit qu’il serait intéressant de le mettre à la disposition des nos compatriotes pour qu’ils en tirent quelques leçons. Cette idée est restée en l’état jusqu’à la publication fin 2015 de la seconde édition du livre d’Alex qui y intégrait les élections législatives du printemps 2015 qui virent une victoire historique du SNP.


Cette traduction … une évidence.

Là il me devint évident qu’il fallait “faire quelque chose ». A l’automne 2016, j’ai proposé à Yoran Embanner de publier la version en français de cet ouvrage et le livre est sorti en Juillet 2017. L’Écosse n’est pas la Bretagne mais il me semble intéressant de voir de l’intérieur le déroulement d’un processus qui a changé pour toujours la société écossaise et qui a fait trembler sur ses bases le système britannique. Nous avons pas mal de leçons à en tirer ici en Bretagne, vu la situation assez pitoyable dans laquelle nous nous retrouvons.

Vous êtes un spécialiste de l’Écosse et en particulier de la démarche du SNP Scottish National Party. Vos commentaires sur l’évolution de ce parti qui fait trembler les bases mêmes de ce qu’il est encore convenu d’appeler le Royaume Uni ?

 

Alex SALMOND a fait du SNP une machine politique extrêmement efficace parce qu’avant tout, le positionnement du parti est très clair : pour l’indépendance de l’Écosse, pour l’Europe, pour la protection sociale et le dynamisme économique, autrement dit “social-démocrate”. Son programme permet à de nombreux secteurs de la société de s’y retrouver, à droite comme à gauche. Cette capacité à unir les Écossais ainsi que son pragmatisme fait sa puissance : depuis 87, le SNP est passé de trois députés à Westminster à trente cinq actuellement. Depuis dix ans, le SNP gouverne à Édimbourg. Le SNP n’a jamais renié son progressisme, ses positions sociales mais a su par son discours indépendantiste attirer des électeurs au-delà du secteur “centre-gauche”.
 

Le SNP Scottish National Party transforme le paysage politique de l’Écosse.

 

En une cinquantaine d’années et jusqu’il y a peu, son positionnement lui a permis de siphonner les votes “pro-Écosse” de droite, du centre et depuis le référendum, de gauche. C’est assez remarquable tout ceci sans abandonner sa ligne politique “centre-gauche”. Les succès du SNP sont en train de transformer le paysage politique écossais en deux blocs : les “pro-indépendance” d’un côté comme le SNP, les Verts et divers mouvements, et les unionistes de l’autre côté comme les Conservateurs, les Travaillistes ou les Libéraux-démocrates. Ces deux blocs sont actuellement quasiment à égalité et l’avenir de l’Écosse va se jouer sur la capacité du camp indépendantiste à rassembler encore plus large. Les dernières élections législatives de 2017 ont vu cette cristallisation des votes indépendantistes et unionistes.
 
 
Conférence Festival Interceltique Lorient – Photo Michel THIERY

Bientôt l’indépendance de l’ Écosse …

C’est une situation nouvelle qui va nécessiter de la part du SNP de développer une nouvelle stratégie. Jusqu’à présent le SNP faisait face à trois partis unionistes. Désormais le SNP devra faire face à une sorte “d’union sacrée” plus ou moins explicite pour contrer les avancées indépendantistes. En un sens, c’est assez normal. La question est de savoir si le SNP va être en capacité de continuer à écraser le Labour britannique tout en limitant les succès des Conservateurs qui semblent devenir les leaders du camp unioniste. Le Brexit est un élément qui va perturber le jeu et pour Alex SALMOND, c’est ce Brexit et son impact qui détermineront la date du prochain référendum sur l’indépendance écossaise. Tout reste ouvert et le SNP va devoir faire face à de nombreux défis pour pouvoir passer outre et conduire le pays à l’indépendance. Tout reste ouvert et c’est ce qui est passionnant. Une remarque : malgré tous les blocages et les peaux de banane, le fait est que ce débat politique se passe dans des conditions démocratiques assez uniques que, par exemple, les Catalans envient. L’Écosse est un espoir pour l’ensemble des nations sans état d’Europe : son indépendance encouragerait nombre d’entre elles à obtenir une évolution de leur statut. C’est d’ailleurs la crainte de Madrid ou Paris.

Selon vous, quels sont les points de ressemblance, s’il y en a, entre l’évolution politique de l’Écosse et de la Bretagne ? Et nos points de divergence ? Sachant que nous avons à faire à deux peuples celtes cousins, avec une population assez similaire en nombre d’habitants : 5,3 millions pour l’Écosse et 4,6 millions pour la Bretagne.

L’Écosse et la Bretagne sont des pays trilingues : scots, anglais et gaélique pour l’Écosse; gallo, français et breton pour la Bretagne. Ce sont les deux seules nations celtiques à avoir développé un cadre étatique stable pendant plusieurs siècles. A part ça, leur situation est assez divergente. Lors de l’union avec la France en 1532, la Bretagne a sauvegardé une grande part de ses institutions mais la révolution française a tout mis à bas. L’union avec l’Angleterre en 1707 a permis à l’Écosse de garder jusqu’à présent son système bancaire, son système d’enseignement, son système judiciaire. Le niveau de conscience nationale dans les deux pays n’est pas le même du fait de ces différences historiques. Par ailleurs, l’Écosse a toujours été considérée comme une nation au Royaume-Uni. Ici en hexagonie, la Bretagne est “une nation interdite” comme l’a dit très justement le député Paul MOLAC il y a peu. La situation politique n’est donc pas la même et l’on peut dire que la Bretagne est politiquement dans une situation critique qui peut même poser la question de son existence à moyen ou long terme. Je pense que l’évolution politique de l’Écosse peut néanmoins nous enseigner un certain nombre d’éléments qui peuvent nous aider à nous sortir de l’ornière dans laquelle nous nous retrouvons. Je dirai avant tout clarté, pragmatisme, constance. Nous avons tout entre nos mains pour faire aussi bien que les Écossais . Manque notamment une grosse dose de réalisme.
 

Vous avez organisé la venue, tout à fait exceptionnelle, d’Alex Salmond, au Festival Interceltique de Lorient il y a quelques jours. Hormis la présentation de son livre que vous venez de traduire en langue française, quelles retombées de cette visite ?

La venue d’Alex SALMOND à l’Interceltique a été un évènement exceptionnel en effet, et tout à fait réussi grâce notamment au directeur du FIL, Lisardo LOMBARDIA. Le but de cette visite de mon point de vue, en dehors du lancement de la version française de son livre, était d’une part de “faire parler” Alex SALMOND lors d’une conférence publique qui aura rassemblé près de 250 personnes, d’autre part de lui permettre de s’exprimer dans de nombreux médias bretons et français. Je crois que sur ces deux points, sa visite aura été un succès.
Il est quand même intéressant de pouvoir donner des espaces de parole à un leader politique qui porte un projet révolutionnaire qui aboutirait à la création du second état celtique indépendant. Je rajouterai un point qui nous concerne directement : ça aura aussi permis de lui faire découvrir ce qu’est la Bretagne actuelle.
Le nouvel ouvrage de Alex SALMOND, « Notre rêve ne mourra jamais », traduit en langue française par Jacques Yves LE TOUZE, est édité aux Éditions Yoran Embanner – www.yoran-embanner.com

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